Quelques Temps avant le Désert



La valse des acronymes. La France est sous le coup de mille acronymes dansants. Ce n’est pas de feu l’ANPE dont nous parlons ici, ni de l’ORTF ou encore de l’OPAC... Mais de la scandaleuse RGPP, oui, celle-là même qui amorça le quadrille des réformes de la droite, officiellement à partir de 2007.
C’est elle, la RGPP, qui a mis en branle tous les ministères et toutes nos institutions. Et vous savez quoi ? L’ONF, eh bien, comme les autres, elle ne s’en est pas sortie indemne, le moins qu’on puisse dire. La forêt, itou, sans ONF, sans agent de terrain entièrement dédié au bien public, on ne sait pas trop où elle va. Un peu d’écologie lucide ne fait jamais de mal. Comme tout chantier, l’écologie ne va pas sans réforme. Parlons donc de réforme, histoire de ne pas perdre la forme !


RGPP OU LA « RÉFORME ATTITUDE »

RGPP, Révision Générale des Politiques Publiques. Le coup d’envoi est donné en juillet 2007, un site, Vie Publique, fait sa promotion fringante : Diminuer la dépense publique, …/… coup d’accélérateur à une réforme de l’État qui n’a jusqu’ici produit que des résultats partiels.
Quand aucune distinction n’est faite entre information et communication, l’information devient pernicieuse ou litigieuse. La RGPP présente deux versants, deux périodes : d’abord la communication, un effet de transparence, une information pédagogique formant le grand public à accepter les mesures. Ensuite l’action, la grogne des personnels hospitaliers, de l’éducation ou des lycéens en découle notamment. 
Le discours politique emploie un lexique positif à l’oreille du public : réformes novatrices, modernisation, optimisation, valorisation, etc. Les mots, au doux euphémisme, atténuent la réalité de l’action. Les mots employés couvrent d’autres mots dissimulés, plus proches du processus concret commandé aux pouvoirs publics : le démantèlement, la privatisation, le désengagement, au mépris du peuple.
Les décrets officiels suivent les audits. Une fois la mesure adoptée, vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenus.
Les ministères réforment, le bien public est optimisé. Les ministères sont passés au crible, de fond en comble. La santé, la justice, l’énergie, l’éducation, la culture, l’environnement en vrac : un grand chantier novateur. Autant de provocations.  

L’EPIC, FIN D’UNE ÉPOQUE ?

Un EPIC, Établissement Public à Caractère Industriel et Commercial, est une personne publique ayant pour but la gestion d’une activité de service public. Non soumis à la concurrence, L'EPIC couvre les secteurs dits de l’économie sensible. Du traitement des déchets radioactifs (ANDRA) jusqu’aux transports (SNCF), la gestion publique des secteurs d’activités stratégiques s’avère être une garantie pour la stabilité et la sécurité de la population.
Les EPIC connaissent pourtant un large recul. France Télécom a été privatisé le 1er janvier 1998 ; les réseaux de transport de l’énergie (RTE), le 1er septembre 2005 ; GDF et EDF, le 1er juillet 2007.


UN EPIC DES FORÊTS, L’ONF

L’Office National des Forêts, à l’image des autres secteurs des pouvoirs publics, est soumis au festival des réformes. Placé sous la tutelle des ministères de l'Agriculture et de l’ Écologie, de l’Énergie, du Développement Durable et de l’Aménagement du territoire, l’Office National des Forêts est lié à l’État par contrat, renouvelable tous les cinq ans. Le contrat fixe priorités et objectifs du moment.

Trois missions de gestion constituent parallèlement la base du métier : - la production du bois (récoltes) ;  - la protection du territoire et de la forêt (santé des écosystèmes, vigilance contre le braconnage, contre le dépôt sauvage d’ordures ou la coupe abusive de bois) ; - l’accueil du public (loisir, présentation…).

PATRIMOINE  NATUREL PRÉSERVÉ : SOCIÉTÉ EN BONNE SANTÉ

D’après l’Inventaire Forestier National, la forêt couvre à ce jour un peu moins du tiers du territoire, soit l’équivalent de 155 000 km2 sur l’hexagone. C’est dire si l’ONF répond à une nécessité de maintenance.
La pérennité du territoire forestier se lie intimement à la santé des populations. L’histoire des forêts illustre tout à fait cette constatation : lorsqu’en 1820, la déforestation du territoire national atteint son apogée, un vent de panique souffle aux cimes de l’État ouvrant à la création de l’école forestière de Nancy en 1824 et à la publication du code forestier en 1827. La seconde moitié du XIXème siècle donne lieu à une politique de reboisement d’envergure. En 1947, notons la création du Fond Forestier National destiné à offrir à la France une autosuffisance en bois résineux. L’ONF apparaît sous sa forme définitive en 1966.

Aujourd’hui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Les contribuables continuent à éprouver une confiance sans faille dans un système qui a fait ses preuves. Lors de quelques tours de balades dominicales, un équilibre entre la récolte du bois, la protection des écosystèmes et l’agrément visuel, est perçu par le flâneur distrait. Les missions de l’ONF sont confiées aux mains expertes des agents de terrain, dont le métier s’exerce sinon par vocation au moins par passion. La forêt à l’air calme, en bonne santé.

D’UN EX-DIRIGEANT DE L’ONF, LE RAPPORT BIANCO

Nous ne pouvons tout de même pas nier que notre beau pays, la France, est dirigé, plus que jamais, par des techniciens pointilleux, plus experts dans la chose juridique ou comptable que dans la pratique d’un pouvoir sage et mesuré.
Le 25 Août 1998 : publication du rapport de « M. JEAN-LOUIS BIANCO, LA FORÊT UNE CHANCE POUR LA FRANCE ».
S’attachant à une définition de la forêt plus financière que lyrique, ce rapport préconise notamment l’orchestration d’un énorme effort de productivité dans tous les maillons de la filière en vue de récolter  davantage et moderniser rapidement les ventes de bois.
Pour un citoyen lambda, la compréhension du rapport BIANCO dans son ensemble nécessite des heures de lecture et une curiosité… inlassable. Même attentif aux charmes des forêts ou encore conscient du rôle vital des espaces boisés, le commun des badauds se trouve exclu du débat faute de vulgarisation lucide et claire des réformes prévues depuis les hautes sphères. Survoler le rapport laisserait presque une impression convenable d’un souci accru de développement durable.
Seulement, allons interroger un homme dont la forêt est le métier : il est consterné. Les savoir-faire, l’expérience, acquis par les agents sur le terrain sont disputés voire, purement et simplement niés, par l’administrateur Bianco : la notion d’équilibre reste, selon lui, mal appréhendée par ces forestiers. Avis objectif, indiscutable, le matériel statistique le démontre positivement : l’accroissement végétal est supérieur à la nécessité d’équilibrage. De son cabinet ouaté, le bureaucrate prône en fait une intensification de la récolte.

BIANCO PRÉPARE LA RÉVISION DE l’ONF

Intensification, le mot n’est pas tout à fait lâché, le mot qui convient, celui qui est le plus fort, le mot qui justifie toutes les exploitations de la terre : optimisation du capital ou des marges bénéficiaires ? Non, ce n’est pas des slogans que nous cherchons ici mais un mot. Manne financière ? Presque. Pognon ? Bravo, dans le mille : avec son rapport, l’administrateur Bianco rameute tous les potes parce qu’avec ce volume de bois en réserve, il y a grave des couilles en or à se faire !
Sur la période de 2002 à 2007, le contrat État/ONF ouvre donc la voie aux grandes orientations adoptées par la droite décomplexée du gouvernement Fillon cinq ans plus tard.
Durant cette période, on assiste déjà à la suppression de 500 personnels fonctionnaires. Conséquemment, on observe une baisse significative de l’occupation du terrain par les agents forestiers.
En 2006, la SNUPFEN, principal syndicat présent à l’ONF, dénonce déjà : « les notions de gestion durable, de biodiversité font partie prenante du discours de l’ONF mais l’organisation complète de l’établissement va à l’encontre de ces principes. »

2007/2011 : LE DÉMENTÈLEMENT ASSUMÉ

L’expression de « droite décomplexée », affichée par les petits soldats zélés de Sarkozy à partir de l’élection présidentielle de 2007, mériterait son examen plus poussé. Les décrets, entérinés avant que l’Union pour un Mouvement Populaire ne s’empare du pouvoir, ne disaient pas leur nom avec autant de clarté. Une clause seulement ou une phrase ambivalente perdue dans le texte permettait d’exercer concussion ou prévarication. Une droite décomplexée, elle, engage sa RGPP, la grande modernisatrice. Au nom de l’Économie de Marché, dont elle est l’adepte fiévreuse, une droite décomplexée entérine ses réformes en assumant pleinement l’agression portée aux services publics et, partant, au peuple, manipulé grâce à l’arme de la communication d’État. 
Ainsi, le contrat 2007/2011 entre l’État et l’EPIC des forêts répond ouvertement à cette question : comment se faire un maximum de ronds en un minimum de temps ?
Avec le rapport Bianco, la montée en puissance du rendement était encore compromise par les deux autres missions de la base du métier de garde forestier : la protection des biotopes et l’accueil du public. En somme, il fallait concentrer tous ses efforts sur la seule mission qui vaille : l’exploitation et la vente du bois. Tout en menant parallèlement une politique de  dégraissage ; enfin, de réduction des effectifs…

Les Français ne veulent pas travailler. Les gardes forestiers sont encore pires. Ils préfèrent contempler la nature, les nuances de l’automne, les rudesses de l’hiver. Merci Bianco, toi, tu as œuvré au nom de la valeur travail. Merci la RGPP qui annihile l’aptitude grossière de nos compatriotes à la paresse !


DES GARDES FORESTIERS ET UNE FORÊT OPPRESSÉS

Lorsque des emplois sont supprimés (10% en moins d’ici 2011), c’est algébrique, ça fait plus de travail pour les autres. Alors de deux choses l’une, soit le travail restant est réalisable, soit on doit sacrifier une part de son activité pour répondre aux objectifs fixés. D’autant plus si ces objectifs, eux, sont exponentiels !
À titre de comparaison, en 2000, les agents de terrain géraient chacun une superficie moyenne de 900 à 950 hectares de forêt. Aujourd’hui, c’est 1500 hectares qu’ils ont chacun sous leur responsabilité. En outre, ils devront redoubler d’efforts pour envoyer du bois ! Des 10 millions de m3 visés en moyenne par les contrats précédents, les agents, bien que moins nombreux, devront sortir 15 millions de m3 d’ici 2011.
Enfin, une part essentielle du budget de l’ONF est allouée aux travaux de sylviculture. Plus la récolte est importante, plus l’investissement en travaux sylvicoles doit être important si l’on veut envisager la gestion de la forêt sur du très long terme (plus de 150 ans). Or malgré cette intensification de la récolte, on estime à 25% en moins, la part d’investissement en travaux sur ce contrat 2007/2011, rationalisé. Pour pallier le manque d’investissement dans le domaine de la sylviculture, l’ONF standardise ses prestations en maîtrisant ses coûts. Comme l’indique la SNUPFEN, « cette uniformisation risque d’être préjudiciable à la biodiversité et les erreurs sylvicoles prendre des proportions exponentielles à l’extension de la standardisation ».
Le contrat en cours, fait donc la part belle à l’activité la plus rentable de l’ONF. Du reste, une prime au rendement a été mise en place pour encourager l’effort de chaque agent. Notons que cette prime est variable selon les échelons et peut se montrer plus que juteuse… Les agents de terrain ne sont pourtant pas dupes et souffrent de ces pressions qui leur sont imposées. Le reste de l’activité est négligé et, encore une fois, la situation ne va pas sans affecter les gardes forestiers : l’investissement en berne de la sylviculture met en péril l’équilibre écologique, laissant place à un espace forestier de plus en plus ravagé.


GRENELLE DE L’HYPOCRISIE

En octobre 2007, il y eut un battage médiatique autour du Grenelle Environnement, manigancé par Jean-Louis Borloo et toute la fine équipe. Encore une fois la communication d’État fait illusion. Pas la peine d’être un fin observateur pour se rendre compte rapidement que tout ce bruit est vain et que les résolutions écologiques de l’État ne sont pas plus fermes qu’un flan.
Quelques exemples, rien que pour ce mois de décembre 2008 ? La prolongation de cinq mois de l’autorisation de l’insecticide Cruiser, en connaissance des dévastations causées par ce produit ; la fermeture récente de l’IFEN, l’institut Français de l’Environnement, cet empêcheur de polluer en rond. Un dernier exemple observé ce mois-ci, pour la route ? Comme le relève le journaliste Claude-Marie Vadrot, les représentants des parcs nationaux viennent de se réunir en catimini à la Guadeloupe dans la perspective de futurs décrets transformant les parcs nationaux en outil de développement (affaire à suivre de près).

REVIENS COLBERT ILS SONT DEVENUS FOUS !

Sous prétexte de caisses vides, l’argent est une priorité absolue. Il ne faut certainement pas être un philosophe de haute volée pour s’apercevoir que la richesse ne tient pas qu’au remplissage des caisses. La richesse est culturelle autant que naturelle. À vouloir tout rentabiliser à fond, on oublie la noblesse des générations, la grandeur des patrimoines.
La construction est aussi lente que la destruction fugace. La forêt n’est pas seulement une étendue, stable aujourd’hui. C’est aussi une biomasse. Le connaisseur de la forêt le voit bien, l’horizon est devenu visible là où il n’avait pas pénétré depuis des siècles.
Tandis que l’État réforme de toute part, sous la pression dirigeante, l’ONF glisse lentement vers une privatisation ou tout au moins vers l’oubli de ses missions publiques. Il se concentre exclusivement à la récolte avide.

Chateaubriand proclame : « les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent. » Je crains qu’il soit un visionnaire. À moins que la colère du peuple, élevée à son paroxysme, finisse par se montrer incontrôlable.



by DVJ